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samedi, 09 juin 2007

JE ME SOUVIENS DE CE TEMPS COMME D'UN TOURBILLON PERMANENT /PAR MEIR WAINTRATER

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  En mai 1967, j’allais avoir bientôt vingt ans. Pour les jeunes Juifs français de ma génération, la Shoah (on n’employait évidemment pas ce mot) n’était qu’un lointain souvenir, une sorte de secret de famille dont l’évocation trop insistante était à la limite du mauvais goût. Le sionisme, quant à lui, était matière à débat au sein de la communauté juive : si l’attachement à l’existence de l’Etat d’Israël allait de soi, l’idée d’une relation privilégiée entre les Juifs diasporiques et cet Etat était loin de faire l’unanimité. Quoi qu’il en soit, la Shoah et le sionisme étaient pour l’essentiel des problématiques judéo-juives qui ne préoccupaient pas vraiment le grand public. Les sujets d’intérêt ne manquaient d’ailleurs pas : la guerre du Vietnam battait son plein, les colonels venaient de prendre le pouvoir en Grèce, la Chine était en pleine «révolution culturelle», et la France elle-même s’enfonçait dans une morosité prémonitoire de Mai 68.   A la mi-mai 1967, le Proche-Orient s’imposa soudain au premier plan de l’actualité. Les choses s’enchaînèrent très vite : une subite tension à la frontière syro-israélienne (due, on le saura plus tard, à un travail de désinformation effectué par l’URSS dans les capitales arabes), un ultimatum du président égyptien Nasser à la force d’interposition des Nations unies stationnée dans le Sinaï, une immédiate débandade onusienne, un blocus sur la navigation israélienne en mer Rouge, les esprits qui s’enflamment dans l’ensemble du monde arabe, des manifestations de masse appelant à la guerre contre l’ennemi sioniste, Nasser annonçant le 26 mai qu’en cas de guerre « l’objectif fondamental sera de détruire Israël », une alliance militaire égypto-jordanienne venant s’ajouter au traité égypto-syrien en vigueur depuis l’année précédente, les Israéliens se voyant menacés de toutes parts et abandonnés par les grandes puissances.   Tout cela déboucha, nous le savons maintenant, sur une attaque préventive de Tsahal, et sur la victoire de la guerre des Six jours (du 5 au 10 juin 1967). Nous le savons maintenant. Mais, alors, nous savions une chose, une seule : c’est qu’Israël était en danger, que les Israéliens étaient menacés de mort, et que le monde ne levait pas le petit doigt. La grande majorité de nos concitoyens – à la différence de leurs gouvernants – exprimaient une forte sympathie pour l’État juif. En ce sens-là, nous n’étions pas seuls. Israël, cependant, était seul. Et notre identification à Israël, dans sa solitude, fut un bouleversement auquel peu d’entre nous étaient préparés.   Cette angoisse-là, bien plus que le soulagement qui vint ensuite, fut constitutive de l’identité juive dans la France contemporaine. Les diverses composantes du judaïsme français se retrouvèrent soudain, et se reconnurent comme foncièrement semblables et indissolublement liées à Israël. Les incertitudes privées ou publiques, sur la Shoah et sur le statut du sionisme, n’étaient plus de mise. La mémoire de l’extermination des Juifs par les nazis nous revint comme une lame de fond ; l’identité de destin entre le judaïsme mondial et le foyer national juif s’imposa comme une évidence.   Je me souviens de ce temps comme d’un tourbillon permanent. Durant ces trois semaines d’angoisse, que scandaient de manière presque incantatoire les appels au meurtre en provenance des capitales arabes, il n’y avait plus de gauche ni de droite, plus de sionistes ni de diasporistes. On s’inscrivait à l’ambassade d’Israël pour participer à un combat que l’on craignait désespéré, on allait donner son sang, on improvisait des permanences dans tous les locaux disponibles, on manifestait dans les rues ou on signait des pétitions. L’important était de faire quelque chose, car l’inaction nous renvoyait à notre impuissance devant un danger dont la réalité croissait d’heure en heure.   Un point doit être souligné ici, dont les Juifs d’aujourd’hui n’ont peut-être pas suffisamment conscience. Au milieu des années soixante, la communauté juive de France n’était pas seulement diverse au plan de la vie associative et des engagements politiques ; elle l’était aussi pour ce qui était de l’origine de ses membres. L’immigration massive des Juifs d’Algérie était un phénomène tout récent. Les Juifs du Maroc ou de Tunisie arrivaient peu à peu, au rythme des « crises » dont celle du printemps 1967 ne fut pas la dernière. En l’espace de quelques années, la communauté juive avait doublé de volume. Mais ce développement était anarchique. Certes, on se rencontrait dans des centres communautaires ou dans des mouvements de jeunesse. Il y manquait pourtant le « liant » que procure une histoire récente partagée.   Mai-juin 1967 fut, à cet égard, un formidable accélérateur. Des Juifs qui n’avaient jamais mis les pieds dans une institution juive devinrent, du jour au lendemain, des militants de la cause juive. Beaucoup le restèrent. Le brassage naturel qui se produisit en ces quelques jours fut pour nous la meilleure entrée en matière : « Israélites » à l’ancienne, fils d’immigrés d’Europe centrale ou Juifs d’Afrique du Nord, ces étiquettes tombaient tout comme les étiquettes religieuses ou laïques, et tout comme les mille autres catégories auxquelles on avait coutume de se référer pour se définir « juif en France ». Cela n’empêcha pas, parfois, que des vieux réflexes reprennent le dessus, une fois passée la première exaltation. Mais la rencontre, ce moment magique où l’on distingue l’essentiel de l’accessoire, fut un fait acquis pour une génération de Juifs français.   Une remarque, encore. La mobilisation des Juifs en mai-juin 1967 était de nature politique. Non pas seulement parce que l’événement extérieur (la menace pesant sur Israël) était de nature politique. Mais aussi parce que nous nous manifestions, en tant que Juifs, dans l’espace politique français. Certes, nous n’étions pas seuls : ainsi que je l’ai indiqué plus haut, beaucoup de Français non juifs éprouvaient les mêmes sentiments que nous, et les exprimaient haut et fort. Il reste que nous assumions, pour la première fois depuis la Libération – et, cela va sans dire, pour la première fois de nos jeunes vies – une dimension publique de notre singularité de Juifs. Cet héritage, à travers bien des tribulations, a été transmis aux Juifs de la France actuelle qui sont donc tous, d’une certaine manière, les enfants des manifestants de mai-juin 1967.   Meïr Waintrater est directeur du mensuel L’Arche.    

23:20 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0)

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