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dimanche, 21 octobre 2007

Ahmadinejad à Columbia, Richard Prasquier


Cliché ajouté par upjf.org

Ahmadinejad à Columbia, Richard Prasquier



"M. le président, vous présentez tous les signes d'un dictateur cruel et minable"

 

Rarement orateur aura été introduit par un discours aussi dur que celui qu’a infligé Lee Bollinger, Président de Columbia, au Président iranien, invité à parler, à l'occasion de sa venue à New York pour l'Assemblée générale de l'ONU. L'invitation était-elle justifiée ? Au-delà de l'anecdote, elle pose le problème tragique des interactions entre un Etat démocratique et un Etat totalitaire.

 

Légalement, rien à dire. Un chef d'Etat invité à l'ONU peut se déplacer dans un diamètre de 40 km autour des bâtiments extraterritoriaux. Une visite à Ground Zero avait été refusée par le maire. Mais on ne badine pas avec l'autonomie d'une Université. Columbia a accepté, après avoir refusé, l'an dernier, pour des raisons logistiques. L'invitation, qui aurait fait scandale en France, a été assez peu critiquée aux Etats-Unis. Pourquoi ? A cause du Premier Amendement - pour certains Américains l'apport le plus précieux de leur pays à la cause de la liberté. Il interdit au Congrès de promulguer une loi qui pourrait restreindre la liberté d'expression. Grande différence avec la France, où la liberté d’expression est un droit constitutionnel limitable par la loi (« sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi », art. 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme). D'où la surprise des Américains devant les lois Gayssot, et la surprise des Français pour le laxisme américain envers les manifestations de nazisme ou de négationnisme. Le juriste Bollinger est un spécialiste du Premier Amendement. Il défend le droit des citoyens à entendre des opinions différentes, même si elles heurtent leur sensibilité. La tolérance est facile quand un consensus existe ; la vraie formation est celle qui apprend à dialoguer en cas de désaccord grave. Et le libre débat des opinions (certains parlent du "marché des opinions") permet les choix les mieux informés.

 

Ces réflexions, directement issues des Lumières et des Pères fondateurs de l'indépendance américaine, sont à la base de toute discussion scientifique argumentée. Pour les juifs, elles réfèrent à la tradition de la mahloket, et à la primauté du rapport à autrui, inscrite au cœur de la réflexion philosophique juive contemporaine. Elles sont séduisantes. Elles sont dangereuses.

 

Beaucoup d'Américains sont satisfaits: l'Université a montré un visage humaniste mais ferme sur les principes, le discours d'Ahmadinejad, plein d'esquives et de mensonges (l'absence d'homosexuels en Iran, etc.) l'a déconsidéré. Ceux-là, qui pensent que la démocratie américaine a bien fonctionné une fois de plus, n'avaient pas besoin d'être convaincus. Mais pour les autres ? Bien des "gauchistes" (nombreux à Columbia) critiquent Bollinger pour sa "soumission au sionisme", d'autres félicitent Ahmadinejad pour son calme et sa compétence (qu'il se proclame "universitaire" et "scientifique" et ils le considèrent comme tel...). Dans le journal de l'Université on trouve, après la visite, un appel à réfléchir aux "vrais problèmes du Proche-Orient", à savoir "l'oppression des Palestiniens" et la "politique impérialiste des Américains" - air connu ! Et pour bien des Iraniens, on peut parier que, par réflexe patriotique, Ahmadinejad aura renforcé sa stature face aux agressions verbales.

 

 

Mais il y a plus. Il y a l'oubli que l'homme cartésien  purement rationnel existe moins que jamais. Dans notre monde de communication, d'immédiateté et d'apparence, où l'affect prédomine, un populiste doué a plus de chance qu'un humaniste laborieux : le libre marché des opinions est singulièrement biaisé, car la posture prévaut sur le raisonnement. En outre, il y a ce postulat que, si on se parle, c'est qu'on se rejoint sur l'essentiel, et que les idées des uns sont aussi respectables  que celles des autres. C'est oublier qu'il n'y a pas ici de combat d'idées pour convaincre l'autre, pas de réciprocité possible, que nous ne sommes pas du même monde de valeurs, et que, lorsqu'on essaie de "dialoguer" avec un dictateur, c'est lui qui trace la règle du jeu et qui en bénéficie. Ahmadinejad n'est pas Hitler (évitons les amalgames), mais Columbia n'avait pas à parler à Hitler, contrairement à ce que pensent d'ingénus universitaires, n'avait pas à parler à Ahmadinejad, comme il n'y a pas à parler avec un négationniste. Il était facile de traduire et de montrer les interventions du Président à la télévision iranienne. Certes, ce n'aurait pas été un coup médiatique, mais les étudiants en auraient plus appris sur les idées réelles du personnage.

 

Richard Prasquier

Président du CRIF

WWW.CRIF.ORG




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