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mardi, 29 mai 2007

ISRAEL A-T-IL UN PROJET GEOPOLITIQUES ?

ISRAËL A-T-IL UN PROJET GEOPOLITIQUE?

 

Par Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l'Université de Tel-Aviv. 

Article paru aussi dans la revue Hérodote N° 124 – 1er trimestre 2007

 

Il y trois ans, Ariel Sharon surprit le monde avec sa décision de se "couper" des Palestiniens.  Le moment et l'endroit qu'il choisit pour son coup de théâtre n'étaient  pas fortuits. 

 

Après l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne au printemps 2003, Georges Bush et –surtout— Tony Blair décidèrent de replacer la tentative  de résolution du conflit israélo-arabe au centre de leur politique étrangère au Proche-Orient.  Le Parti travailliste et l'opinion publique britanniques n'avaient pas  admis que leur Premier Ministre envoie les soldats de Sa Majesté en Iraq et ne fasse rien pour les Palestiniens. Tony Blair le dit d'ailleurs ouvertement à Georges  Bush à l'époque : la Grande-Bretagne ne pouvait pas se permettre de s'engager auprès des Etats-Unis en Irak sans que les Etats-Unis ne prouvent aux opinions  publiques arabe et européenne que la liberté des Irakiens ne leur était pas moins chère que celle des Palestiniens.

 

Ce scénario était similaire à celui qui suivit la première guerre du golfe : James Baker organisa la Conférence de Madrid en novembre 1991, car tel était le prix à  payer pour le maintient de la délicate coalition que les Etats-Unis formèrent contre l'Irak. Les pays arabes de la coalition n'étaient prêts à soutenir les Etats-Unis  pour la libération du Koweït que si les Américains étaient prêts à s'investir dans la "libération" de la Palestine. En 2003, la Grande-Bretagne avait besoin de  prouver qu'elle ne pratiquait pas une politique de deux poids deux mesures au Proche-Orient. D'où la "feuille de route," ce document diplomatique publié en avril  2003 avec pour but de "résoudre le conflit israélo-arabe d'ici 2005." 

 

Parrainée officiellement par les Etats-Unis, l'Union européenne, la Russie et les Nations Unies, la feuille de route plaça la résolution du conflit israélo-arabe sous  l'égide de la communauté internationale. La feuille de route fut adoptée comme Résolution par le Conseil de Sécurité des Nations Unies en novembre 2003. Il  s'agissait pour Israël d'un revers diplomatique. Après la Guerre de Kippour en 1973, un bras de fer diplomatique s'instaura entre les Etats-Unis et Israël d'une part, et entre l'Union soviétique et les pays arabes d'autre part. L'Union soviétique et les pays arabes voulaient imposer à Israël un retrait militaire par l'intermédiaire du  Conseil de Sécurité. Les Etats-Unis souhaitaient quant à eux prouver aux pays arabes que le prix à payer pour un retrait israélien était la paix avec Israël et, surtout, 

le transfert d'allégeance de l'Union soviétique aux Etats-Unis. 

 

Cette stratégie (conçue par Henry Kissinger) réussit avec l'Egypte, mais pas avec le reste du monde arabe. Avec la première Guerre du Liban (1981-82), la  première Intifada (1987), et la première Guerre du Golfe (1991), l'aspiration arabo-soviétique d'imposition d'une "solution" par l'intermédiaire du Conseil de  Sécurité marqua des points. La fin de la Guerre froide, la victoire américaine en Irak, et la volonté déclarée de James Baker de résoudre le conflit israélo-arabe  réunirent les conditions pour la renonciation, par les Etats-Unis, à la stratégie de Kinssinger. D'où la Conférence de Madrid, à laquelle Israël n'accepta de se rendre qu'à condition que les Nations Unies n'aient pas l'autorité d'imposer aux parties une solution non-négociée du conflit. 

 

C'est pourquoi la feuille de route constitua un revers diplomatique pour Israël, d'autant plus que trois de ses parrains internationaux (la Russie, l'Union européenne,  et les Nations Unies) ont toujours ouvertement été plus enclins à soutenir les positions du monde arabe que celles d'Israël. Lorsque, le 19 novembre 2003, le  Conseil de Sécurité adopte la feuille de route comme Résolution, il est clair que les Nations-Unies se sont emparées du dossier. Parallèlement, le 1er décembre 2003, des représentants de la gauche israélienne et de l'OLP signent à Genève un "accord de paix" virtuel, qui semble offrir une alternative à la politique du  gouvernement israélien.

 

Ariel Sharon sent alors la pression tant de l'extérieur (la feuille de route) que de l'intérieur (les accords de Genève). Il a perdu l'initiative et se sent encerclé. Cela  n'est pas du goût de ce stratège qui aime surprendre et déteste être surpris. Sa traversée légendaire du Canal de Suez et son encerclement de l'armée égyptienne  pendant la Guerre de Kippour sont étudiés jusqu'à aujourd'hui dans les écoles militaires. Trente ans plus tard, il sent de nouveau qu'Israël est menacée si elle ne  prend pas une initiative audacieuse. Il s'agit cette fois-ci d'une initiative diplomatique et non militaire, mais l'idée est la même : surprendre et encercler. Par ailleurs,  

on ne saurait faire abstraction du fait que Sharon est personnellement menacé au même moment par une enquête de police sur le financement de sa campagne  électorale pour le leadership du Likud en 1999 et sur son intervention, en tant que Ministre des Affaires étrangères du Gouvernement Nétanyahou, en faveur de son fils pour l'obtention d'un contrat immobilier en Grèce. La presse commence à parler de la fin de Sharon, mais Sharon sait que cette même presse (ainsi que le  Procureur du Gouvernement) le "gracieront" dès qu'il revêtira l'uniforme du "de Gaulle israélien." 

 

Le 18 décembre 2003, Ariel Sharon doit prononcer son "Discours d'Herzliyah." La Conférence d'Herzliyah est une réunion annuelle où les plus grandes sommités israéliennes et internationales discutent des problèmes géopolitiques, économiques et démographiques d'Israël, avec pour but de proposer des solutions concrètes  et des plans de travail pour le gouvernement. Les intervenants incluent le Premier Ministre, le Chef d'État major, et des experts dûment sélectionnés, tant Israéliens qu'étrangers. Fondée en 2000 par Uzi Arad, la Conférence d'Herzliyah s'est rapidement imposée comme un forum prestigieux, au point que le discours annuel du Premier Ministre est devenu l'équivalent israélien de l'Etat de l'Union ou du Discours du Trône. C'est dans son "Discours d'Herzliyah" qu'Ariel Sharon avait  

annoncé en décembre 2002 son accord de principe avec la vision exprimée par Georges Bush dans son discours du 24 juin 2002 –un discours dans lequel, pour la première fois dans l'histoire du conflit israélo-arabe, un Président américain défendit l'idée d'un État palestinien. Le fait qu'Ariel Sharon déclare accepter la création  d'un État palestinien constituait une révolution copernicienne.

 

La première Conférence d'Herzliyah se réunit alors que vient d'éclater la guerre d'Arafat et que le processus d'Oslo, entamé sept ans plus tôt par la gauche  israélienne, est discrédité. Uzi Arad est issu du Mossad et fut le conseiller politique du Premier Ministre Nétanyahou. La Conférence donne la parole, entre autres,  à Uzi Dayan, à Dan Schueftan, et à Arnon Soffer. Leur message est similaire : il faut se séparer des Palestiniens. Uzi Dayan est alors Directeur du Conseil pour la Sécurité nationale. Dan Schueftan est politologue et Arnon Soffer démographe –tous deux de l'Université de Haïfa. Cela fait plusieurs années que ces deux  

universitaires mettent en garde contre la menace démographique arabe et qu'ils plaident pour la construction d'un mur entre Israël et les Palestiniens. La gauche les  traite de racistes, la droite répudie leur appel à diviser physiquement la patrie. Comme Uzi Arad, Dan Schueftan se définit comme un réaliste pour qui seul importe l'intérêt national et qui méprise l'idéalisme, qu'il soit de gauche (la paix kantienne au Proche-Orient), ou de droite (l'intégrité de la Terre d'Israël).

 

Le "message réaliste" est en substance le suivant  

1) Le retrait des ou de territoires conquis en 1967 par Israël n'aboutira pas à la paix avec les Palestiniens (contrairement à ce que pensait la gauche) car les Palestiniens n'aspirent pas à un Etat pacifique en Cis-Jordanie et à Gaza, mais à la destruction d'Israël  

2) Garder les territoires conquis par Israël en 1967 est impossible (contrairement à ce que pensait la droite), car ils constituent une bombe démographique.  Il faut  donc renoncer et aux territoires et à la paix. Concrètement, il faut construire une muraille de Chine entre Israël et la barbarie arabe, et réinvestir les ressources de  l'État juif dans la science et la culture. 

 

Ce message devient l'un des leitmotivs de le Conférence d'Herzliyah. Il gagne progressivement en légitimité au sein de l'intelligentsia israélienne, alors que celle-ci était jusqu'alors en majorité acquise à la théorie des territoires contre la paix. Certains intellectuels tels que Shlomo Avinéri, le prestigieux politologue de l'Université hébraïque, et Amnon Rubinstein, le non moins prestigieux professeur de droit et ancien ministre, admettent l'échec d'Oslo et se démarquent de la gauche  post-sioniste. De même qu'il y a un "Consensus de Washington," on peut à présent parler d'un "Consensus d'Herzliyah." C'est à Herzliyah qu'experts et têtes  pensantes forgent le nouveau projet géopolitique d'Israël. Mais ce projet n'a pas encore été adopté par les décideurs et par le Premier Ministre.

 

Le discours d'Ariel Sharon à la quatrième Conférence d'Herzliyah (décembre 2003) constitue donc pour Uzi Arad une divine surprise et une rétribution. Sharon fait allusion aux Accords de Genève : ils répètent l'erreur d'Oslo et conduiront au même échec. C'est la feuille de route qui a été acceptée par les gouvernements élus,  et c'est elle seule qui servira de base à un futur accord de paix avec les Palestiniens. Israël a rempli et continue de remplir ses obligations telles qu'elles ont été  définies par la feuille de route. Sharon se tourne ensuite vers les Palestiniens : nous ne voulons ni vous occuper ni vous diriger ; nous voulons que vous soyez  indépendants dans votre propre État. Nous espérons que votre gouvernement, comme le mien, fera tout pour faire avancer la feuille de route afin que vous puissiez obtenir votre État. Mais si, dans les prochains mois, nous voyons que l'Autorité palestinienne ne fait rien pour remplir ses obligations telles que définies par la feuille  de route, alors Israël initiera un processus unilatéral de séparation des Palestiniens. Nous préférons la négociation, mais nous n'avons pas l'intention de laisser la  société israélienne être l'otage des Palestiniens. Israël construira une barrière entre elle et les Palestiniens, et certains villages juifs seront déplacés et délocalisés.  La barrière ne constituera pas une frontière politique mais une frontière de facto jusqu'à la reprise des négociations en vertu de la feuille de route. Les villages juifs délocalisés seront ceux qui n'auraient pas été intégrés à l'État d'Israël dans le cadre d'un accord de paix. Les Palestiniens ont plus à gagner dans le cadre d'un  accord de paix, et la balle est dans leur camp. Mais nous ne les attendrons pas éternellement et ne les laisserons pas nous tenir en otages. Merci, et bonne fête de Hannoukah.

 

La salle est saisie de stupeur, et Uzi Arad se lève pour conclure la conférence. "Monsieur le Premier Ministre," lui dit-il, "je souhaite m'adresser personnellement à  vous en guise de conclusion. Vous avez fait allusion dans votre discours à David Ben-Gourion, qui a disparu il y a exactement trente ans. C'était un grand dirigeant,  qui savait prendre des décisions difficiles. C'était un homme d'État au sens noble du terme, et nous avons beaucoup à apprendre de lui. L'histoire de l'État d'Israël  est dans une large mesure votre histoire personnelle, celle de votre combat comme soldat, comme officier, comme homme d'État et comme Premier Ministre. Vous  vous trouvez dans une position unique. Seul celui qui porte sur ses épaules la responsabilité du pays peut ressentir certains moments historiques et prendre des  décisions historiques, telles que celle que vous avez présentée dans votre discours. À la Conférence d'Herzliyah, nous analysons les problèmes, mail vous seul pouvez prendre les décisions. Je vous souhaite tout le succès dans la nouvelle politique que vous venez d'annoncer, car ce succès sera le nôtre." 

 

Le nouveau projet géopolitique d'Israël est lancé, avec le soutien très large des universitaires, des hommes d'affaires et des média. Son but est de "libérer" Israël du fardeau palestinien, de négocier les termes de la séparation avec les Etats-Unis, et de réinvestir les énergies nationales dans l'économie et l'éducation. Beaucoup s'accordent à dire qu'il s'agit là de la seule issue possible à l'éternel imbroglio moyen-oriental, et que seul Ariel Sharon peut mener à bien ce projet ambitieux. 

 

Ariel Sharon charge le Conseil de la Sécurité nationale de formuler les détails de ce qui est à présent nommé le "plan de désengagement." Dov Weissglass, ami,  avocat et chef de Cabinet du Premier Ministre, centralise la mise en place du plan de désengagement. Certains affirment qu'il en aurait été l'instigateur. Il négocie directement avec Condoleezza Rice le soutien américain. 

 

En avril 2004, le plan est annoncé. Il diffère de ce qu'avait annoncé Sharon quatre mois plus tôt. Loin de "séparer" Israël des Palestiniens, le plan ne prévoit que le démembrement des localités juives de la Bande de Gaza ainsi que quatre localités juives au nord de la Samarie (la Bande de Gaza est déjà séparée d'Israël par une clôture depuis plusieurs années). Alors que Sharon avait parlé de "re-localisation" des localités juives, celles-ci seront en réalité rasées sans être reconstruites à  l'intérieur d'Israël. Le plan prévoit le maintient de la présence militaire israélienne à la frontière entre la Bande de Gaza et l'Égypte (en pratique, Israël se retirera de  la frontière en septembre 2005). Le plan affirme que la Bande de Gaza sera "démilitarisée" après le retrait israélien, ce qui est un vœu pieux à la limite du  grotesque : comment Israël pourra-t-elle empêcher la militarisation de la Bande de Gaza après le retrait, alors même qu'elle n'avait pas réussi à empêcher cette militarisation avant le retrait ?  Israël continuera de pourvoir la Bande de Gaza en eau et en électricité, et les Palestiniens de la Bande de Gaza pourront continuer  de travailler en Israël: on est loin de la "séparation" annoncée par Sharon. 

 

Arafat meurt le 11 novembre 2004 et avec lui l'idée qu'il n'y a aucun espoir de négociation avec les Palestiniens. C'est en effet le refus obstiné d'Arafat de brider le terrorisme palestinien qui avait convaincu Sharon à agir unilatéralement. Mais une fois Arafat disparu, la logique même du retrait unilatéral perd de sa pertinence.  Uzi Arad publie le 17 novembre 2004 un article dans Haaretz, appelant à revoir la stratégie du désengagement. Les Européens, explique-t-il, commencent déjà à  faire pression pour passer à la deuxième étape de la feuille de route (la négociation entre Israël et les Palestiniens) avant même que les Palestiniens aient rempli les conditions de la première étape (le démantèlement des infrastructures terroristes). Israël s'oppose à cette tendance, mais en passant directement à l'une des étapes  finales de la feuille de route (le retrait militaire et le démantèlement des structures et habitations juives au-delà de la ligne verte), Israël cautionne de facto l'"amnistie" souhaitée par les Palestiniens (obtenir un retrait israélien sans avoir à lutter contre le terrorisme). C'est le moment d'exiger des Palestiniens, explique Arad, de  remplir leurs obligations et de lutter contre le terrorisme. Le plan de désengagement, dans les nouvelles circonstances, ne fera qu'accroître l'appétit des Palestiniens  et la pression internationale sur Israël. Si Israël est prête à un retrait militaire sans que les Palestiniens aient rempli leurs conditions du contrat, pourquoi s'arrêter à la Bande de Gaza?

 

Sharon ne veut rien savoir. Les électeurs de son parti, le Likud, ont rejeté le plan de désengagement dans un référendum interne, mais Sharon passe outre ce rejet,  et ce contrairement à son engagement de respecter la décision de son parti. Il rejette également l'idée d'un référendum national. Il forme une coalition avec le Parti travailliste, ce même parti qui a essuyé un échec cuisant aux élections législatives de 2003 précisément pour avoir proposé un retrait unilatéral de la Bande de Gaza  en cas de blocage des négociations avec les Palestiniens. 

 

En décembre 2004, quelques jours avant la Conférence d'Herzliyah, j'organise à l'Université de Tel-Aviv un débat entre Dov Weissglass, Dan Schueftan et Uzi  Landau. Dan Schueftan plaide pour la séparation d'avec Palestiniens depuis plus de vingt ans. Dov Weissglass a conçu le retrait de Gaza. Uzi Landau mène  l'opposition à Sharon au sein du Likud. "Te souviens-tu, Dan" lance-t-il à Schueftan, "que tu m'avais approché il a plusieurs années pour signer une déclaration  publique appelant à une séparation physique entre Israël et les Palestiniens ?" Schueftan opine. "Eh bien, j'étais prêt à signer (contrairement à Dan Méridor d'ailleurs). Je suis pour la séparation. Mais ce plan que Dov nous a concocté n'a rien à voir avec une telle séparation. Je ne comprends pas ce qui est arrivé à  Sharon, que j'ai par ailleurs toujours soutenu. Ce plan est absurde."

 

À la Conférence d'Herzliyah de 2004, Dov Weissglass plaide pour son plan (car c'est son plan) et il est vivement critiqué par Yaacov Amidror, l'ancien directeur  de l’École militaire. "Lorsque je discute de ce plan avec mes amis de gauche" explique Amidror, dont les positions politiques sont clairement à droite, "ils n'ont pas  un seul argument convaincant pour justifier le retrait unilatéral de Gaza. Ils admettent que ce plan est stratégiquement absurde. Et quand je leur demande: 'alors,  pourquoi le soutenez-vous ?' ils me répondent : 'parce que nous voulons virer les colons et que seul Sharon peut briser ce tabou. La gauche n'aurait pas pu faire ce que Sharon est en train de faire, et donc nous le soutenons." 

 

En août 2005, Sharon passe à l'acte. Israël évacue près de 10,000 habitants juifs de la Bande de Gaza et du nord de la Samarie, et rase 22 localités. Les  synagogues, restées en place, sont saccagées et brûlées par les Palestiniens. En novembre, Amir Peretz est élu à la tête du Parti travailliste et met immédiatement  fin à la coalition présidée par Sharon. Des élections anticipées sont fixées au mois de mars 2006 et Sharon quitte le Likud pour former un nouveau parti, Kadima dont le but déclaré et de poursuivre la politique de désengagement. Le 4 janvier 2006, Sharon est victime d'une hémorragie cérébrale et est remplacé par Olmert. 

 

Le 24 janvier, Olmert prononce le "Discours d'Herzliyah" à la place de Sharon. Nous sommes littéralement à la veille des élections législatives palestiniennes.  Olmert s'adresse aux Palestiniens : "Les élections qui se tiendront demain dans l'Autorité palestinienne sont une occasion historique pour les Palestiniens de réaliser leur aspiration à l'indépendance dans le cadre de leur propre État. Les Palestiniens ont rejeté en 1947 la proposition qui leur avait été faite d'établir un État.   L'Histoire leur a offert d'autres occasions d'établir un État. Mais ils ne pourront saisir cette occasion que sur la base d'une renonciation partielle à leurs rêves  nationaux, de la même manière que nous avons renoncé à une partie de nos rêves nationaux. Dans les élections qui se tiendront demain, les Palestiniens devront  choisir entre deux voies : prendre leur destin en main ou se livrer encore une fois aux extrémistes." La réponse à l'appel d'Olmert est claire : le Hamas, qui plaide et  agit ouvertement pour la destruction d'Israël, remporte les élections avec une écrasante majorité.

 

Du fait de la victoire du Hamas, la politique de retrait unilatéral a à la fois gagné et perdu en crédibilité. Elle a gagné en crédibilité car la victoire du Hamas confirme qu'Israël n'a pas avec qui négocier et doit donc agir unilatéralement. Mais elle a également perdu en crédibilité, car la victoire du Hamas est en partie due au retrait israélien de la Bande de Gaza. Les sondages révèlent en effet que l'électorat palestinien est convaincu du fait que c'est le terrorisme du Hamas et non les  négociations byzantines de l'OLP qui on chassé les Israéliens. Par ailleurs, la politique de séparation et de retrait unilatéral s'avère être une arme à double tranchant  pour Israël. D'un côté, elle soulage Israël de ses angoisses démographiques et diminue significativement le nombre des kamikazes palestiniens dans les rues  israéliennes. Mais d'un autre côté, elle livre des territoires contigus aux centres névralgiques d'Israël à des organisations terroristes armées soutenus par des États  comme l'Iran et la Syrie. Une politique de retrait face à un islamisme militant est perçue comme un acte de faiblesse par le Hamas, le Hizballah et l'Iran, qui n'ont  que faire de compromis territoriaux et pour qui l'élimination d'Israël est un devoir religieux. Le texte officiel publié par le gouvernement israélien en avril 2004 sur le  plan de désengagement stipulait entre autres que "L'espoir est que les Palestiniens prendront l'avantage de l'opportunité créée par le désengagement afin de briser le cycle de la violence et réengager un processus de dialogue." Or c'est précisément l'inverse qui s'est produit. 

 

C'est dans ce climat d'incertitude et de confusion que le parti Kadima remporte une faible majorité aux élections législatives de mars 2005. Le gouvernement de  centre-gauche constitué par Olmert a officiellement pour but de poursuivre la politique de désengagement, une politique sur laquelle les Israéliens ont de sérieux  doutes, sans pour autant voir quelle est l'alternative. Olmert fait un tour des capitales pour obtenir le soutien des Etats-Unis et de l'Europe, mais en vain. À son  retour, un soldat israélien, Gilad Shalit, est enlevé en plein cœur d'une base militaire israélienne mitoyenne de la Bande de Gaza par des Palestiniens qui se sont  infiltrés par un tunnel souterrain. Depuis plusieurs semaines, les tirs de roquettes en provenance de la Bande de Gaza atterrissent en plein cœur de la ville israélienne de Sdérot. Israël a quitté Gaza, mais Gaza n'a pas quitté Israël. Un an à peine après s'être retiré de Gaza, Tsahal reçoit l'ordre d'y revenir pour mettre fin aux tirs  de roquettes et libérer Gilad Shalit. 

 

Puis c'est le Hizballah qui s'incruste en territoire israélien et capture deux soldats de Tsahal. Olmert répond par une guerre aérienne de plus d'un mois qui n'atteint  aucun des objectifs fixés par le gouvernement : les soldats israéliens capturés n'ont pas été libérés et le Hizballah n'est pas désarmé. L'armée de l'air israélienne n'a  pas réussi à mettre fin aux tirs de roquettes du Hizballah, qui pendant un mois ont ravagé le nord d'Israël et fait de nombreuses victimes. 

 

La conclusion est claire : les retraits unilatéraux d'Israël (du Liban en 2000 et de Gaza en 2005) ont généré des dangers graves auxquels Israël n'a pas de réponse militaire aérienne. Conçus pour prouver les bonnes intentions d'Israël et pour convaincre les Palestiniens qu'Israël est prête à payer le prix territorial de la paix, les  retraits unilatéraux ont eu l'effet inverse. Au lieu de rassurer les Palestiniens sur la bonne foi d'Israël, la politique de retrait les a en réalité renforcés dans leur  conviction que le terrorisme marche et que la "libération" de la Palestine par étapes est une méthode fiable. Les intentions étaient bonnes : se conformer au droit international, prouver aux Palestiniens qu'Israël est réellement prête aux "compromis douloureux" souvent évoqués par Sharon, se sortir d'un guet-apens  démographique, et répondre aux pressions d'une société israélienne qui se demande de plus en plus ce que ses soldats font au sud-Liban et à Gaza. Mais, comme  le dit l'adage, la voie de l'enfer est pavée avec de bonnes intentions.

 

L'année 2007 marque le quarantième anniversaire de la Guerre des Six Jours, et le quarantième anniversaire des tentatives annuelles de trouver une solution  territoriale à un conflit qui ne l'est pas. La conquête, par Israël, de territoires au-delà des lignes d'armistices de 1949 fut la conséquence et non la cause du conflit  israélo-arabe. Si Israël se retirait de la totalité de ces territoires (ce que n'exige pas la Résolution 242 du Conseil de Sécurité des Nations Unies), le Hamas (qui  dirige l'Autorité palestinienne) continuera d'en appeler à la "libération" du reste de la Palestine (et d'agir en ce sens), et Ahmadinejad continuera d'œuvrer pour  l'élimination de l'"entité sioniste" par l'arme nucléaire. Un retrait territorial israélien est peut-être une condition nécessaire mais certainement pas suffisante à la paix  au Proche-Orient. Tant que les voisins d'Israël continueront de nier, pour des raisons idéologiques, le droit d'Israël à exister, les retraits territoriaux israéliens seront impuissants à établir la paix au Proche-Orient. De tels retraits, lorsqu'ils sont unilatéraux, ne font que renforcer la conviction des Palestiniens que la violence est  efficace et le compromis inutile. 

 

L'ancien ambassadeur de France en Israël, Gérard Araud, utilisa le mot "aporie," dans un entretien que j'eus avec lui, pour définir l'état actuel des relations israélo-arabes. Ce fut la première fois que j'entendis un haut représentant français admettre ne pas avoir de solution au conflit israélo-arabe. Le mot "aporie" décrit  parfaitement la situation géopolitique d'Israël aujourd'hui : "Difficulté d'ordre rationnel paraissant sans issue."

 

Israël cherche une solution rationnelle face à des interlocuteurs qui pensent en termes mystiques. La rationalité porta ses fruits avec le Président Sadat et le Roi  Hussein de Jordanie. Mais de tels dirigeants font cruellement défaut dans le Proche-Orient d'aujourd'hui. Ahmadinejad, Nassralah et les dirigeants du Hamas se  déclarent être les représentants de la volonté divine sur Terre, une volonté qui d'après eux exige la reconquête sans compromis des terres d'Islam perdues,  l'effacement d'Israël, et la conversion des infidèles. Face à cette démence, Israël et le monde chrétien n'ont d'autre issue que de se battre et de se renforcer dans  leurs convictions. Les propos d'Oriana Fallaci et du Pape Bénédict XVI ont enragé les musulmans précisément parce qu'ils conjuraient l'Occident à avoir le  courage de ses convictions, de sa foi et de ses valeurs. Le fait que de telles injonctions provinrent d'une athée déclarée et d'un Pape est révélateur : la fidélité à ses  racines n'est pas nécessairement religieuse ; elle signifie avoir le courage d'être soi-même. Israël et l'Occident sont puissants économiquement et militairement, mais  faibles idéologiquement. C'est sur cette faiblesse que joue l'islamisme –avec un succès certain.

 

Être fort et ferme dans son droit et ses valeurs est l'ultime ligne de défense d'Israël. Après la signature des accords d'Oslo, l'un de mes collègues proposa  d'engager un dialogue avec un notable Palestinien récemment libéré de prison par Israël. Celui-ci refusa. Étonné, mon collègue lui demanda la raison de son refus. "Je suis un Musulman fidèle" lui répondit-il. "Après avoir étudié la Bible et le Coran, j'ai fini par comprendre que cette terre appartient à Israël, et que se révolter  contre le droit d'Israël à sa terre, c'est se révolter contre Dieu. Mais Israël a un contrat avec Dieu et doit mériter sa terre. Or, lorsque j'étais dans la prison israélienne, j'ai vu l'un de mes gardes manger un sandwich pendant la Pâque juive. Je lui ai fait remarquer que cela était interdit d'après la Bible. Il m'a répondu qu'il s'en foutait. Depuis, je suis convaincu que les Musulmans peuvent gagner." À méditer.

 

Dr. Emmanuel Navon

Partner, Navon-Levy Group Ltd

Email:   emmanuel@navon.com


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ISRAEL SOUS LES QUASSAM

    Guysen >> Editorial
Israël sous les Qassam
Editorial de la semaine du 26/05/2007

Par Guy Senbel pour Guysen Israël News
Vendredi 25 mai 2007 à 01:31
Cette semaine, nous souhaiterions attirer l’attention de nos lecteurs sur la question du terrorisme palestinien au Moyen Orient et en Israël. Ses causes, ses effets. Son instrumentalisation. Ses malheurs. Et son symbole : Sdérot.

Sdérot. Des pluies de fusées lancées depuis la bande de Gaza. Plusieurs dizaines s’abattent chaque jour sur le Néguev occidental, et sa ville principale, Sdérot.

Sdérot. Les Israéliens y mènent une vie d’enfer depuis tant d’années. Sdérot la condamnée, Sdérot l’oubliée. Sdérot n’a pas voulu de Tsipi Livni, la ministre israélienne des affaires étrangères qui accompagnait Javier Solana, le responsable des affaires étrangères pour l’Union européenne.

Sdérot est une ville dangereuse. Les journalistes n’y courent pas les rues. Dans les yeux de ses habitants, la lassitude, l’ironie dans la voix.

Sdérot est le symbole du malheur israélien. Vivre avec la mémoire d’un parent, d’un voisin, tué par un missile. Inaugurer des plaques en souvenir des frères disparus. Apprendre aux enfants d’une école à courir aux abris sans tomber, sans pleurer, sans paniquer. Attendre des gestes de générosité d’hommes riches qui deviennent célèbres.

Sdérot est devenu le symbole d’un malheur israélien, et chaque tir de Qassam l’isole davantage.

Sdérot est aussi le symbole du malheur des Palestiniens. L’immense majorité qui veut vivre dans la paix et le respect avec les Israéliens. Ceux auxquels on fait encore croire que les Israéliens sont responsables des conditions dans lesquelles ils vivent. Ceux que l’on entretient dans la misère, auxquels on souffle la révolte. Ceux qui perdent l’espoir et finissent par rejoindre le terrorisme. Le terrorisme des Palestiniens n’est rien d’autre que la lâcheté mariée au désespoir.

Le malheur des Palestiniens de ne pas contrôler des bandes armées qui mettent en péril l’existence même de l’Autorité palestinienne et font perdre tout crédit à celui qui incarne l’autorité sans pouvoir l’exercer, Mahmoud Abbas, auquel Israël apporte un relatif soutien, face au Hamas notamment. Le malheur des Palestiniens, c’est d’alimenter un discours de haine, composé de mots et de références d’un autre âge. Les conseillers en communication du Hamas sont les derniers à parler encore d’idéologie sioniste à combattre.

Le Président de l’Autorité palestinienne doit faire face à deux types de problèmes : empêcher les tirs de Qassams sur Israël et freiner les mouvements terroristes qui se réclament encore de la résistance palestinienne. Car des Palestiniens résistent. Mais ils résistent, contre la démocratie et contre la paix.

C’est cela, la « résistance » des terroristes de Gaza, la « bande » que les Israéliens ont quittée il y a bientôt deux ans. Mais c’est aussi le terrorisme du Fatah Al-Islam, qui, en perpétuant des attentats au Liban, cherche à déstabiliser et à affaiblir le gouvernement de Fouad Siniora. Ce dernier s’apprête à mettre en place une enquête au sujet de l’assassinat de Rafic Hariri.

Le nouveau Ministre français des Affaires Etrangères, en visite au Liban les 24 et 25 mai, est venu témoigner de la solidarité de la France envers le peuple libanais. Il encourage les autorités libanaises à tout faire pour mener une enquête et ouvrir un procès contre les assassins de Rafic Hariri.

La mort d’Hariri, c’est encore la Syrie qui vassalise un Liban meurtri. C’est encore la Syrie qui manipule les terroristes. Ils réclament à présent un gouvernement d’union nationale, histoire d’y participer directement. Le terrorisme n’est qu’un outil au service de la conquête du pouvoir.

Ce soir, nos pensées vont vers Shirel Friedman (Z.L), morte à Sdérot, dans l’explosion d’un Qassam.

Ce soir nos pensées vont toujours vers Guilad Shalit, Ehoud Goldwasser et Eldad Reguev, depuis onze mois victimes du terrorisme des Palestiniens. 

 
Guy Senbel

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lundi, 28 mai 2007

ENTRETIEN DE DOC GYNECO DE DAVID REINHARC POUR ISRAEL MAGAZINE

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Entretien croisé de Doc Gynéco et Christine Angot 

Photo:Alain Azria.        medium_david_reinharc_et_doc.jpg David Reinharc et Doc Gynéco   Israël Magazine

 

par David Reinharc  pour ISRAEL MAGAZINE

  "Le rap, c'est le bras armé du djihad" ; "Quand les jeunes de banlieue voient des fours et des charniers, ils adorent cela!" …. : Doc Gynéco ne tait rien de ce qu'il a envie de dire. Pour lui, né justement à la périphérie de Paris, les "jeunes de banlieue ont besoin de tuer en vrai. De voir le sang" tandis que pour Christine Angot , "nous sommes encore dans la France du Chagrin et de la Pitié". Après le meurtre d'Ilan Halimi, la vague d'antisémitisme, l'opprobre jeté au visage de la petite nation israélienne, il paraît clair que le monde, après lecture de cet entretien, a déclaré la guerre aux Juifs. Et chacun va devoir choisir son camp, le refus de choisir étant lui-même un engagement. Sartre disait qu' "on n'avait jamais été aussi libre que sous l'Occupation". On peut lire ces propos dérangeants avec détachement ou alors se dire : et si c'était vrai ? On n'a jamais été aussi libre

David Reinharc : Le rap est-il devenu un instrument de propagande ?

 Doc Gynéco : En réalité, il ne milite plus ni pour le hip hop ni pour le public : le rap s’est aujourd’hui islamisé.

Akhenaton est musulman, comme de plus en plus de rappeurs.

Ils sont en guerre : le rap, c’est un peu le bras musical armé du djihad.

Christine Angot :   Quand des gens prennent la parole, certains peuvent s’imaginer que le fait de dénoncer les met hors du processus violent …

D.G. : Ils gardent le sentiment d’être des artistes, mêmes’ils sont manipulés. Ils se sentent tous communistes, éducateurs du peuple, professeurs des jeunes de banlieue. Ils ne savent pas ce que parler veut dire. Ils portent un tee-shirt du GIA ou de Ben Laden comme on porte un tee-shirt du Che. Par contre les rappeurs qui s’en sont sortis ont conscience de cette manipulation.

D.R. : Diams, on a le plutôt le sentiment que ce qu’elle pense est en adéquation avec ce qu’elle chante….

D.G. : Oui, elle  y croit. Elle ne se rend pas compte de ce qu’elle dit. Mais I AM , il sait ce qu’il fait. Pourtant, ils font un art entièrement inspiré des Noirs Américains. Mais ça ne les intéresse plus depuis dix ans. Ils sont manipulés par la violence, par les films d’action, mais c’est une violence organisée et structurée de kamikazes, pas une violence de vrai révolutionnaire.

Je baise la France : tous les rappeurs de Marseille à Paris chantent ça comme un seul homme.

D.R. : Se faire dynamiter s’apparente à de la résistance  : le groupe de rap Sniper…

D.G. : Vous citez une phrase plutôt gentille. Ca me rend triste.

Je suis contre l’islamisation du rap.

D.R. : Il existe malgré tout des groupes, doués et militants, qui savent très bien ce qu’ils font : Médine, l’album Jihad,  Kmelancien,  Keny Arkana,qui vient de l’extrême-gauche, instrumentalisent le rap à des fins de propagande politique…

D.G. : Moi, le terrorisme, j’ai fini d’y croire quand une bombe a explosé à Tati Barbès.

D.R. : Parce qu’avant, vous y croyiez ?

D.G. : Je pouvais croire, oui, à une forme de révolte par les armes.

D.R. : Contre qui ?

D.G. : Jean Moulin ! Vichy. « Pour plus de justice » etc.

Mais l’attentat à Barbès m’a profondément heurté : des arabes tuaient des arabes. Ceux d’Algérie d’il y a pas longtemps.

Je peux comprendre l’attentat de Port-Royal, même la prise d’otage des Juifs par les Palestiniens mais la bombe à Tati Barbès, là,  je ne saisis plus.

D.R. : Des « victimes innocentes » ?

D.G. : On peut dire ça comme cela…On ne comprend plus leur combat.

C.A. :Dans un propos artistique, la question de la complaisance se pose toujours, mais je ne pense pas que les textes des artistes soient responsables des actes réels. Même la musique militaire n’est pas responsable des guerres.

D.R. : J’ai posé une allumette  prés d’une flaque d’essence mais ce n’est pas moi qui ai mis le feu…?

D.G. : Médine, c’est pourtant le genre de personne qui poserait une bombe à Tati Barbès.

L’Histoire, contrairement aux jeunes, il la connaît.

Il sait, lui, ce que veut dire Jihad, pas les jeunes.

Il utilise des moments essentiels  pour les islamistes et il les met en musique.

Cela a un impact latent, vicieux, sournois.

C.A. : Avoir un propos sur une réalité violente, c’est intéressant. En revanche,  esthétiser cette réalité, ce n’est intéressant ni pour la société ni pour l’art.

D.G. : Sous couvert des idées communistes, le rap met en musique l’islamisme et les actions d’Al Qaïda.

D.R. : Dans le rap, on trouve le vocabulaire de l’Islam contre l’Occident et aussi, paradoxalement, le culte de la société de consommation…

D.G. : C’est là qu’ils sont de droite.

Ils ont oublié ce qu’est le rap américain.

Mais c’est vrai que la tendance, dans le rap, est la conversion à l’islam.

On se convertit à l’Islam pour entrer dans le rap. Ce qu’ils aiment toujours, dans le rap des Noirs Américains,  c’est la flambe et les femmes. Mais le message de paix s’est effacé. Le rap intello, ça n’existe pas.

D.R. : A l’exception d’Abd Al Malik – soufi, et qui n’est donc pas salafiste…

D.G. : Oui, lui je l’aime bien mais il est arrivé en 2007.

D.R. : Vous-même, faîtes vous un « rap de droite » ?

D.G. : Ce qui fait dire que tu es de droite quand tu es rappeur, c’est la façon dont tu vas gérer ton argent.

Ne pas oublier qu’on n’en a jamais eu. On a donc un rapport avec l’argent lié à la flambe.

C.A. :Oui, mais la flambe ce n’est pas une attitude bourgeoise…

D.G. : Les nouveaux rappeurs ont tous les codes des gens de droite : le cigare, le champagne, la bagnole…

D.R. : On trouve dans les textes de rap – Kmelancien, I AM, Sniper… - beaucoup de textes haineux contre Israël et les Juifs.

Avec aussi un clip qui met en scène une liquidation d’Américains…

D.G. : On est en train de rendre les jeunes de banlieue complètement fous.

Scorcese, les Affranchis, etc. ça pouvait se situer dans une esthétique qu’on n’aime pas mais il y avait au moins des valeurs.

C.A. :Est-ce que c’est l’apanage du rap ? C’est l’ensemble de la société qui est concerné par l’antisémitisme.

D.R. : Mais pourquoi le rap est-il venu se cristalliser sur la question juive ?

D.G. : On utilise l’extrême-gauche à de mauvaises fins. Ils critiquent l’argent, la bourgeoisie, les riches et donc, dans l’imaginaire collectif, les Juifs.

On a réussi a opposer les Juifs à toutes les races : bientôt, même les Chinois seront de la partie.

Avant dans les quartiers, c’était Juifs versus Arabes. Maintenant, ça ne fait plus rire personne. Toutes  les communautés sont en guerre contre les Juifs et je n’accepte pas ça.

C.A. : L’air du temps veut imposer l’idée que la violence faite aux Juifs n’est pas plus grave que la violence contre commise d’autres groupes. Sauf qu’il y a une spécificité particulière. Personne ne veut plus l’entendre.

Cette volonté de nier la spécificité juive et la spécificité de la Shoah n’est pas propre au rap. Cette musique est juste un reflet de ce déni.

D.G. : Je veux en revenir à ce que représente la mort pour les jeunes de banlieue.

Quand ils voient des fours et des charniers, ils adorent cela !

Dans leur portable, ils conservent les scènes d’égorgement, de tueries, de carnage.

Il faut accompagner l’Histoire de la Shoah du récit explicatif d’un professeur qui explique les images, sinon ça va finir sur les portables….

D.R. : Vous étiez le seul goy à la manifestation après la mort d’Ilan Halimi, premier meurtre antisémite après Auschwitz.

D.G. : Pas un rappeur n’a regretté cet acte de barbarie. Jamais Skyrock n’a fait passer un message.

Ils utilisent tous ça : faîtes attention à eux.

A cette époque, dans les banlieues, personne n’avait encore  réussi à mobiliser les Noirs contre les Juifs. Mais dés le meurtre d’Ilan Halimi, j’ai su que ceux qui attisent la haine avaient  gagné : ils ont montré le visage noir de Fofana, le « chef des Barbare »s.

D.R. : On connaît aussi votre attachement à Israël…

D.G. : On ne peut plus revendiquer dans un quartier l’attachement à la France, mais à Israël, c’est pire.

C’est dur d’avoir un ami feuj en banlieue : tu vas te battre au moins dix fois pour lui….

C.A. :C’est dur dans un quartier mais aussi partout ailleurs.

Dans toutes les situations difficiles, il y a un choix à faire : à chaque fois que des gens s’opposent, qu’il y a un conflit douloureux, il faut choisir son camp.

….Or, des tas de gens refusent de choisir. Mais on choisit quand même : les gens qui n’ont pas choisi Israël ont forcément choisi l’autre camp.

D.G. : Si dans un quartier, je marche avec un Juif qui répond à cette violence, s’il s’inscrit dans le rapport de force – je veux dire : il retire son tee-shirt et il se bat – c’est  différent, ils le respectent. Dans les banlieues, ils ont besoin de te tuer en vrai quand ils ont un problème. De voir le sang. On n’est pas  là-bas dans un salon littéraire…

 D.R. : Vous préconisez  la violence comme moyen légitime pour les Juifs de répondre à l’hostilité ?

D.G. : Pour avoir pratiqué ces gens là, je peux vous dire qu’ils sont en guerre.

D.R. : C’est qui, « ces gens là » ?

D.G. : Ceux qui ont besoin de tuer du Juif. Pour ceux là, c’est la guerre à l’intérieur de nos frontières. Regardez  Ilan : tout le monde savait. Des filles, des garçons : on va loin, là.

Tous complices : des trentaines de personne étaient là, personne n’a bronché.

Les Juifs doivent savoir se défendre comme ils l’ont toujours fait : c’est la guerre, vous savez.

A un moment donné, il faut se battre : il ne faut pas avoir peur de se montrer violent. J’ai connu des Juifs réputés parce qu’ils se sont défendus chaque fois. Tout le temps. Ils sont respectés.

C.A. :Si vous regardez Le chagrin et la pitié, on est encore dans la même France.

D.R. : Il y aurait une violence plus légitime que la violence légale, celle de l’Etat ?

D.G. : Par exemple, au stade du Parc des Princes, lorsqu’ils ont trié les spectateurs et qu’ils se sont rangés en deux files pour les enserrer.

Ils demandaient à chacun : « êtes-vous Juif ? » ; et selon moi, il fallait dire : « oui ».

D.R. : « Oui », ça voulait dire se battre…

D.G. : Voilà. Mais je ne sais pas si c’est physiquement ou autrement. C’est les deux.

D.R. : C’est d’ailleurs un policier noir qui a sauvé un supporter Juif de la mort…

D.G. : Je suis fier de ça.

D.R. : Comment expliquer que les Juifs ont déserté la guerre qui leur est faite ?

D.G. : Il faut le  savoir : les humains en face de vous n’ont pas nécessairement les mêmes données que vous dans le cerveau et sont peut-être plus portés sur la violence que vous….

Il faut revenir à l’époque du Roi David. Car en face de vous, ils ont compris que vous parlementez, négociez, pinaillez. Il n’y a pas à se justifier. Il vaut mieux se battre, c’est certain.

Ilan Halimi est mort, premier meurtre après Auschwitz me disiez-vous.

Mais si quelqu’un en banlieue avait été tué durant les émeutes, ils en auraient fait des chansons, des clips, des albums.

Pour Ilan Halimi ? Pas une chanson, rien.

D.R. : En hébreu, face à la violence qui monte toujours d’un cran, on dit : on leur pisse dessus, ils disent qu’il pleut.

C’est votre impression ?

D.G. : Après le meurtre d’Ilan Halimi, j’attendais au moins une chanson. Je pensais que les rappeurs allaient s’exprimer là-dessus. Rien. Omerta.

D.R. : Au lieu du « Jusqu’ici, tout va bien » des Juifs, concrètement, que feriez-vous ?

D.G. : C’est la guerre contre le silence.

D.R. : Sur Israël, vous pensez qu’il y a une paix possible avec le Hamas ?

Ou bien qu’aujourd’hui comme hier et demain, la paix n’aura jamais lieu parce que le monde est en guerre contre les Juifs ?

C.A. :La vulgate, aujourd’hui, c’est d’être contre Israël.

Dans une conversation ordinaire, le rejet d’Israël, c’est ce qu’on peut dire à haute voix, sans problème.

D.G. : Il fallait bien pour les Juifs un endroit pour se réfugier. Un terrain leur a été offert.

C’est dommage que ce soit là, au niveau géographique, entouré de pays hostiles.

D.R. :  Ailleurs que dans le berceau du peuple juif, ça aurait changé quelque chose...?

D.G. :C’est là qu’on voit qu’il faut se battre.

C.A. :Mais pourquoi les Juifs devraient se battre seuls, pour eux-mêmes? Les Juifs représentent tout le monde, toute spécificité, la spécificité de l’humain.

D.R. : Pourquoi les Juifs plus que les autres ?

C.A. :Parce que. C’est un peuple à part, que ça plaise ou non.

Ils ne sont pas pareils, il y a une spécificité qui n’est pas comparable aux autres spécificités. Quelque chose d’unique qui nous représente tous.

D.R. : Et dés qu’ils ont voulu touché à l’universel, ils ont accosté sur les rivages nauséeux du communisme…

CA : Nauséeux ! Quelle bizarre expression !

 D.G. : Tous les peuples qui ont souffert ont commis cette erreur.

C.A. :Mais moi, je ne parle pas d’universel. Mais de spécificité. Il ne faut accepter ni le déni de la spécificité du peuple juif ni celui de la Shoah.

 

D.G. : Les Juifs sont un peu, par la force des choses,  errants. Mais à un moment, ils se sont posés, parfois plus de trois cents ans.

A un autre moment, ils ont trouvé Israël. Parfois, il fallait se battre, parfois ce n’était pas la peine.

Aujourd’hui, c’est une époque où les Juifs doivent se battre. C’est clair. Sinon, vous reviendrez à l’époque de Salomon.

C.A. :Ce n’est quand même pas un hasard si le génocide intervient après l’invention de la psychanalyse par Freud.

Tout s’est passé comme si c’était ça qu’on était venu punir. La découverte de l’inconscient.

Ils n’ont pas supporté ça, pour le coup ils ont voulu tous les tuer.

D.R. : C’est important de dire cela car la vague d’antisémitisme actuel coïncide avec l’attaque en règle contre la psychanalyse.

Le Livre Noir de la Psychanalyse se réfère au Livre noir, ce recueil de témoignages sur les atrocités nazies contre les Juifs d'URSS et de Pologne rassemblés par Vassili Grossman.

La boucle est bouclée.

C.A. :Je n’avais pas pensé au fait que Le livre noir de la psychanalyse se référait explicitement  au Livre noir de Grossman.  Donc, là, c’est la preuve.

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Entretien Jean-François Kahn pour Israel magazine par David Reinharc

Jean-François Kahn, rédacteur de l’hebdomadaire Marianne, n’a pas été élevé dans le Judaïsme et a repris son identité juive en réaction à l’antisémitisme. Il livre son analyse de la société actuelle. Parcours d’un libre penseur.

Vous avez été élevé en dehors de toute référence à l’origine juive de votre père. Vous ne revendiquez pas votre judéité.Nommer, c’est se donner un destin : pourquoi alors avoir reconquis le patronyme originel de votre père ?

- Jean-François Kahn : Mon père est d’origine juive, ma mère est catholique, d’origine bourguignonne. Et la mère de mon père était elle même d’origine italienne et catholique. J’ai donc, pour reprendre une expression usuelle, un quart de sang juif. Au sens de la loi juive, c’est la matrilinéarité qui prime. Deuxième chose : mon père était juif et résistant, nous avions donc deux raisons de nous cacher. Mes parents m’ont fait baptisé, je suis donc catholique. Et j’ai changé de nom, dés l’arrivée des régimes fascistes. Ayant vécu toute ma jeunesse sous le nom de Ferriot, en tant qu’ enfant catholique, je n’ai jamais été confronté à cette identité ni à l’antisémitisme qui aurait pu me conforter dans cette identité. J’ajoute qu’à la sortie de la guerre, il y eut une double volonté. On a coutume de dire qu’il y eut après-guerre une volonté de minimiser l’ampleur de la Shoah et il aurait fallu attendre trente ou quarante ans pour donner toute son ampleur à l’Holocauste. La vérité est que les premiers camps libérés furent ceux de Dachau et Buchenwald, et de ces camps de concentration – à l’inverse des camps d’extermination comme Treblinka ou Sobibor – des gens sont revenus ; par conséquent, le premier contact que nous avons eu avec ceux qui sortaient des camps, ce fut, pour une majorité avec des résistants ou des communistes. De surcroît, ces derniers furent instrumentalisés par le Parti. On a donc, c’est vrai, minimisé la figure juive dans l’épopée du camp de concentration. A partir de 47-48, j’ai pris conscience que mon père et ma famille paternelle étaient juifs. Or, obsession de la plupart des juifs, à l’époque, parce qu’ils avaient été sortis de la communauté nationale en tant que juif, était de s’y réintégrer à tout prix. On a relativisé la spécificité totale et le martyr dont les Juifs furent victimes, mais moins qu’une preuve d’antisémitisme, il s’agissait tout au contraire d’un consensus national pour répondre au fait que les Juifs avaient été désignés en... ne les désignant plus. Alors, oui, j’ai vécu dans cette atmosphère où se désigner comme Juif, c’était faire le jeu des antisémites, puisqu’on avait été victime de cette nomination. Cela dit, lorsque je fus en école privée, dans ce milieu de la grande bourgeoisie française, j’ai commencé à entendre des réflexions antisémites fortes et alors, comme mes frères, j’ai décidé de reprendre mon identité.

Comment expliquez vous aujourd’hui qu’après avoir occulté leur judéité et penser avoir trouvé leur Jérusalem en France, les ex-israélites qui avaient déposé l’assimilation dans la corbeille de noces, cherchent aujourd’hui’ hui à s’émanciper de l’Emancipation ?

- Jean-François Kahn : On est passé, en dix ans, du discours : on a été désigné comme juif et sous l’impulsion de cette nomination, nous connurent la malédiction de ne plus être considéré comme Français à on a souffert comme juifs, il n’y aucune raison que nous ne revendiquions pas cette judéité. Cette réapropriation du signifiant juif n’eut pas lieu dans un cadre communautariste. Dix ans après encore, il y eut le choc de 67, et ce phénomène d’identification en tant que Juifs fut le début d’une troisième phase. Quatrième phase : c’est l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord, des Juifs chassés par les Arabes : leur identification avec les Israéliens est, par conséquent, d’autant plus forte. Dernière phase : le développement du communautarisme en général, et dans ce contexte, le communautarisme juif se renforce, dans le même temps. Les Juifs prennent conscience, après avoir joué un rôle essentiel dans tous les domaines, qu’une autre communauté va jouer un rôle plus fondamentale qu’elle. Le poids – y compris comme lobby ou force de pression – de la communauté musulmane a créé un raidissement dans la communauté juive française considérable. Il y a encore dix ans le projet de Sarkozy de mettre en place un Ministère de l’Immigration et de l’Identité Nationale aurait provoqué une véritable levée de boucliers. Mais les Juifs aujourd’hui acceptent eux mêmes que contre cette menace musulmane, il faut défendre l’identité nationale dont ils se réclament.

Le nouvel antisémitisme, au nom de l’universalisme et de l’anti-racisme, ne vient-il pas aussi des milieux gauchistes qui assimilent la figure du Palestinien au Christ ?

- Jean-François Kahn : D’abord, dans l’histoire de l’antisémitisme, il y eut l’antisémitisme chrétien : on le voit au moment de l’Affaire Dreyfus. Le deuxième est l’antisémitisme contre-révolutionnaire : les Juifs- avec les Francs-maçons et les Protestants-sont à l’origine de la Révolution Française qui a détruit l’unité de la race. Ensuite, s’est greffé l’antisémitisme nationaliste : les Juifs sont des Allemands, ce sont des étrangers. Tout cela a créé un antisémitisme profondément réactionnaire. Il y a eu aussi un antisémitisme, né dans les cercles blanquistes et socialistes : l’anticapitalisme débouchant sur la dénonciation du Juif comme capitaliste. Les deux courants progressiste et réactionnaire ont fusionné pour donner l’antisémitisme fasciste. Cette fusion s’est faite sur l’idée que les Juifs ont fait la Révolution d’Octobre. Il ne faut pas confondre cela avec les retombées du conflit israélo-palestinien. D’abord, l’extrême-gauche se nie comme antisémite : ils prétendent qu’il s’agit de la seule solidarité avec le peuple palestinien. Il y a des passerelles, de toute évidence, mais c’est un problème spécifique.

L’extrême-droite se nie aussi, officiellement du moins, comme antisémite...

- Jean-François Kahn : En privé, Le Pen assume son antisémitisme tandis que l’extrême gauche niera son antisémitisme en convoquant l’anti impérialisme, la solidarité avec un peuple opprimé. Cela réveille en réalité un autre mécanisme mental : l’assimilation du Juif au capitaliste. Israël opprime le peuple palestinien, Israël est soutenu par l’Amérique qui elle même est aux mains du grand capitalisme juif : on retrouve, oui, le vieil antisémitisme blanquiste. Ils sont antisémites, je le pense, mais ils ne l’assument pas.

On a entendu à Durban, au nom de la solidarité avec les peuples opprimés : « Un Juif, une balle »

- Jean-François Kahn : Au niveau mondial, il y a une extrême-gauche totalement antisémite, notamment dans le monde arabe. Mais l’extrême-gauche occidental ne s’assume pas comme antisémite.

Tarik Ramadan au Forum des altermondialistes, n’est-ce pas l’union de toutes les extrêmes gauches avec un islamisme conquérant, assimilé au nouveau prolétariat ?

- Jean-François Kahn : Le discours anti impérialiste débouche sur : les ennemis de nos ennemis – Israël et l’Amérique- sont nos amis. Ceux qui luttent contre l’horreur américaine, bushiste, sioniste, c’est Ramadan, les islamistes : on fait un bout de chemin avec eux puisque nous avons les mêmes ennemis. Cette logique a toujours existé : il y eut des Juifs à l’OAS et plus récemment, Philippe de Villiers a, à la manifestation en mémoire d’Ilan Halimi, fut bien accueilli par la communauté. On vit une époque épouvantable, comme au temps du stalinisme, où de part et d’autre, on a un ennemi qu’il faut combattre à tout prix et des nouvelles alliances se nouent au nom de : les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

En ce qui concerne l’antisémitisme d’extrême-gauche occidental, il ne s’agit pas seulement d’une critique de la politique de l’Etat Juif...

- Jean-François Kahn : Ce que vous désignez là est juste mais concerne une partie de l’extrême-gauche. Une autre partie, ultra libertaire, autour de Caroline Fourest et Charlie Hebdo, est à l’avant-garde du combat pour la laïcité, contre l’islamisme et ses complices, contre tout discours pro palestinien qui débouche sur l’antisémitisme. Il existe une tendance au Monde Diplomatique avec notamment des universitaires orientalistes qui assume cet anti-israélisme radical. Mais dans l’entre-deux, vous avez une extrême-gauche au discours ambigu qui, pour autant, ne remet pas en cause l’existence d’Israël. Et puis, à la tête du Monde Diplomatique, il y a aussi une forte tendance laïque et républicaine. Celle de l’ancienne direction d’Attac.

N’assiste t-on pas, dans nos banlieues comme dans le village global, au seul choc des civilisations qui tienne, celui de deux islams, le radical contre le modéré ?

- Jean-François Kahn : Je pense qu’il y a des musulmans athées – se définissant comme musulmans modérés - , des musulmans profondément démocrates et républicains. Mais ils sont modérés parce qu’ils ont pris de grandes distances avec la dogmatique islamique. Mais dés lors qu’il s’agit de musulmans qui adhèrent à la doctrine musulmane, je dirais qu’il n’y a pas de musulmans modérés. La majorité des musulmans sont non radicaux et non violents mais dés lors qu’ils adhèrent à la communauté musulmane, ils adhèrent à un dogme intégriste. L’islam est profondément intégriste aujourd’hui. Le catholicisme était lui même intégriste dans la dernière partie du XIXe. L’islam est intrinsèquement intégriste, il n’a pas fait sa Révolution des Lumières ; cela n’empêche pas que des millions de musulmans peuvent participer de façon active au combat pour l’émancipation et la liberté. Il faut constituer un front commun avec les musulmans démocrates et humanistes, sinon l’islamisme vaincra. Ne pas oublier l’héroïsme inouïe des femmes algériennes pour résister, contre vents et marée, à la pression intégriste.

Philosophiquement, les valeurs judéo-chrétiennes vous semblent-elles supérieures aux autres ?

- Jean-François Kahn : Je considère que les valeurs supérieures sont par définition universelles. Et je pense qu’on peut les défendre dans tous les pays du monde. Cela dit, je pense que les valeurs qui sont le fruit des civilisations pour lesquels ont travaillé des intellectuels, sont morts des démocrates, ces principes fruits de l’humanisme, des Lumières, du combat pour la démocratie et la laïcité, oui, ces valeurs sont absolument supérieures. Ceux qui font la liaison entre un soit disant progressisme gauchiste et l’islamisme récusent cette idée que ces valeurs sont supérieurs et sont dans un relativisme total. Et je réprouve totalement cette position là.

Les euros portent une histoire : d’un côté, l’architecture des portes et des porches, de l’autre celle des ponts. Afin de se sauver de la violence sérieuse des idéologies, l’islam ne doit-il pas, pour s’intégrer à l’Europe, accepter cette symbolique de l’ouverture à l’autre et la dimension de passerelle constitutive de tout européen ?

- Jean-François Kahn : Pour intégrer l’Europe, il faut faire l’effort de s’intégrer soi même aux valeurs constitutives de l’Europe, en particulier les valeurs démocratiques et – c’est essentiel- la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

En plus de cette séparation du temporel au spirituel, ne doit-il pas réintroduire dans le théologique l’humour, l’esprit critique, le questionnement afin d’affronter le monde comme ambiguïté, apprendre la sagesse de l’incertitude ?

- Jean-François Kahn : Il y a un formidable humour arabe mais c’est vrai qu’il ne se retourne pas contre l’islam. L’islam n’a pas d’humour par rapport à lui même. Cela dit, le catholicisme n’a pas d’humour par rapport à lui même, c’est de l’extérieur de lui même qu’on l’a ébranlé par l’humour. Et comme ils savent que c’est l’humour qui a ébranlé le catholicisme, et qu’ils n’ont pas fait la séparation de l’Eglise et de l’Etat, au nom du blasphème, ils le répriment. Ils savent que lorsqu’on permet à l’humour de critiquer un bloc totalitaire comme l’islam, ce bloc finit par se fissurer : d’où leur obsession sur les caricatures, les plaisanteries, l’auto dérision. Par définition, cela dit, la vraie rupture entre l’islam et les autres religions monothéistes, c’est que par définition, les pays musulmans sont des pays dont l’islam forme le coeur, alors qu’Israël, par exemple, a été créé par des athées, socialisants, rationalistes, ouverts, libéraux, parfois très anti-religieux qui, contre la plupart des tenants du dogme judaïque, ont formé un Etat. Nécessairement, cet Etat n’a pas le même rapport à la religion qu’un Etat islamique.

Si on situe le protestantisme – à la manière de Max Weber- comme une religion ayant favorisé l’émergence du capitalisme, tandis que pour le catholicisme la richesse est regardée avec soupçon, que vous inspire le judaïsme ?

- Jean-François Kahn : L’islam, pour des raisons proches du catholicisme, n’a pas favorisé le développement du capitalisme, notamment à cause de la diabolisation de la fonction bancaire. En ce qui concerne le judaïsme, je crois qu’on peut le comparer au protestantisme, dans ce domaine. Dés lors qu’une religion ne diabolise pas le processus de circulation de l’argent, elle permet le développement du capitalisme.

Sauf qu’il n’y a pas d’idée de prédestination dans le judaïsme, mais prégnance du libre arbitre...

- Jean-François Kahn : Pour le coup, alors, cela ouvre encore plus le champ de la liberté. En vérité, dans son origine, le protestantisme est une réaction profondément intégriste et réactionnaire. Paradoxe : comme ils ont été victimes d’une oppression absolument terrifiante, de réactionnaire et intégriste, les protestants sont devenus les véhicules de l’Emancipation, de la tolérance et de l’humanisme... Incroyable retournement à cause de ce à quoi ils se sont heurtés !

Vous avez aussi écrit que "c’est à partir de 68 qu’on a suggéré l’idée que la source de l’aliénation résidait dans le rapport hiérarchisé au savoir, donc au maître qui le transmet, donc à l’autorité. La jeunesse à partir de 68 a considéré que c’était l’Etat-nation militarisé moderne qui avait été responsable de la Shoah". Ne peut-on dater de 68 la déclinaison martyrologique qui explique aujourd’hui la nazification de l’Etat-juif mais aussi des Etats-Nations en général ? (1)

- Jean-François Kahn : C’est assez juste. Je n’avais pas compris pourquoi Alain Finkielkraut s’était lancé dans la défense inconséquente du nationalisme croate et j’ai compris qu’il tenait votre raisonnement, mais à l’inverse. Défenseur de la petite nation israélienne, il faisait une simple projection : il défendait pour le coup tous les petits Etats-Nations, et en particulier l’Etat-nation croate. Chez certains gauchistes, cette phobie de l’Etat-Nation a pu, en effet, contribuer à diaboliser Israël, comme exemple de l’Etat-nation.

Israël pourra-t-il faire la paix ?

- Jean-François Kahn : Je pense qu’Israël ne peut faire la paix avec le Hamas et l’inverse est vrai...Dés lors qu’un gouvernement d’union avec le Hamas reste ambigu sur la condamnation du terrorisme et refuse de formuler l’acceptation de l’existence d’Israël, il n’y a pas de négociation possible. J’ajoute : pourquoi le Hamas a gagné les élections ? Certaines erreurs de la politique israélienne ont favorisé l’émergence du Hamas. Certains, à droite, ont même désiré cette victoire. Je pense qu’il aurait fallu libérer Barghouti et faire en sorte qu’il soit élu président de l’Autorité palestinienne : seul lui était en position d’entamer des négociations sur la base de la reconnaissance de l’Etat d’Israël.

Durant la guerre au Liban, les médias ne présentaient pas de la même manière les victimes libanaises et israéliennes...Comment interprétez-vous cette banalisation glaciale de la violence qui s’est abattue sur la Galilée ?

- Jean-François Kahn : Les médias ne peuvent aujourd’hui aborder un problème sans rentrer dans un cadre totalement manichéen. Cela s’applique au conflit israélo-arabe mais aussi à tous les conflits. Il faut recomplexifier le réel contre la tendance des intellectuels médiatiques.

Avez-vous le sentiment qu’il existe aujourd’hui un vote juif ?

- Jean-François Kahn : Il y a un quasi unanimisme pas des juifs, mais des juifs communautaires, derrière le candidat de la droite, Nicolas Sarkozy, qui risque, oui, de se retourner contre la communauté. On s’est battu, à Marianne, pour lutter contre l’idée d’un vote juif, d’un lobby juif, et ça m’ennuierait que cela devienne vrai. Or, aujourd’hui, il y a le risque d’un vote avoué massif en faveur d’un candidat. Je supplie les Juifs au moins de se diviser entre Bayrou et Sarkozy, pour ne pas laisser l’impression d’une communauté non pluraliste.

Vous parlez là d’un noyau dur de la communauté ?

- Jean-François Kahn : Je parle des Juifs communautaires – mettons 200 000 personnes maximum- qui ont tendance à voter de la même façon. La peur pure est mauvaise conseillère : n’avoir que des réactions, des votes, des prises de position de peur, est absurde. On est, à Marianne, l’un des journaux de France où il y a le plus de Juifs sionistes. Or, lorsqu’on a essayé de leur expliquer que la guerre d’Irak allait se retourner contre eux, ils ne nous écoutaient pas. J’en ai marre de cela. Posons nous les vraies questions, sans être obsédés par la peur et en dehors de tout manichéisme : que faut-il faire pour combattre réellement l’antisémitisme, pour lutter contre l’islamisme, pour défendre les laïcs, pour se battre contre ce qu’il y a de plus terrible dans l’anti-américanisme ? Certains membres de la communauté juive sont responsables du fait que ce débat n’ait pas lieu : à force de s’enfermer dans un système défensif à cause de leur peur, ils ont fini par s’aveugler.

Georges Steiner vient de sortir « Dix raisons possibles à la tristesse de pensée ». A quoi tenez-vous aujourd’hui de fragile et périssable et qui vous semblerait condamné ?

- Jean-François Kahn : Tout est fragile et périssable contrairement à ce qu’ont cru,dont Victor Hugo, les prophètes du progrès continu. Mais j’en suis convaincu : rien ne disparaît non plus. Regardez l’hébreu : ça avait disparu et c’est aujourd’hui la langue d’un pays...

David Reinharc

Post Scriptum :
Paru dans Israël Magazine, numéro 75. Mai-Juin 2007

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medium_IMG_5525.2.JPGPhoto:Alain Azria

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Les travaillistes se choisissent un chef
Politique - Les travaillistes se choisissent un chef

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